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Réemploi, vrac, consigne : les enseignes face au défi de la distribution durable et des nouveaux usages

Réemploi, vrac, consigne : les enseignes face au défi de la distribution durable et des nouveaux usages

Réemploi, vrac, consigne : les enseignes face au défi de la distribution durable et des nouveaux usages

Réemploi des emballages, vente en vrac, systèmes de consigne : ces sujets, longtemps cantonnés aux magasins bio et aux initiatives militantes, sont désormais au cœur des stratégies des grandes enseignes. Non pas par effet de mode, mais parce qu’ils sont devenus un enjeu business, réglementaire et d’image impossible à ignorer.

Entre les objectifs de la loi AGEC (réduction de 20 % des emballages plastiques à usage unique d’ici 2025, généralisation du réemploi, obligation de proposer des solutions de vrac…) et la pression croissante des consommateurs, la question n’est plus : « Faut-il y aller ? », mais « Comment y aller sans dégrader l’expérience client ni plomber la rentabilité ? ».

Sur le terrain, les retours d’expérience montrant la difficulté de passer du test à l’échelle se multiplient. Réemploi, vrac, consigne ne sont pas de simples ajustements merchandising : ce sont de vrais changements de modèle logistique, de process et de relation client.

Entre réglementation et demande client : un mouvement désormais structurant

Pour les enseignes, trois forces tirent dans le même sens :

  • Un cadre réglementaire qui se durcit : la loi AGEC impose une trajectoire de réduction et de réemploi, avec des objectifs chiffrés et un calendrier resserré.
  • Des consommateurs de plus en plus attentifs à l’impact environnemental, même si le passage à l’acte reste très sensible au prix et à la praticité.
  • Des industriels et des startups qui proposent désormais des solutions techniquement matures (bouteilles réemployables, bacs standards, distributeurs de vrac connectés, etc.).
  • Un directeur d’enseigne de GMS résume bien l’enjeu : « On ne peut plus traiter le sujet comme un projet à côté. C’est en train de redessiner notre façon d’acheter, de stocker, de remplir les rayons et même de former nos équipes. »

    La difficulté tient moins à l’idée (moins de déchets, plus de circularité) qu’à l’exécution : logistique de retour, gestion des consignes, nettoyage, traçabilité, hygiène, formation, pilotage des coûts. Chaque format – hyper, super, proximité, cash & carry – doit trouver son modèle.

    Réemploi : du pilote au changement d’échelle

    Le réemploi des emballages (bouteilles, bocaux, caisses, bacs) semble sur le papier le plus intuitif : on remplace un flux linéaire (fabriquer – utiliser – jeter) par une boucle (fabriquer – utiliser – laver – réutiliser). Mais sur le terrain, quelques points de friction reviennent systématiquement.

    Côté clients, trois conditions sont non négociables :

  • La simplicité du geste : déposer un contenant doit être aussi fluide que jeter un emballage ou récupérer une consigne classique.
  • Une valeur perçue claire : réduction affichée de déchets, gain économique via une consigne remboursée ou un prix inférieur.
  • Une transparence sanitaire : d’où viennent les contenants ? Comment sont-ils lavés ? Qui contrôle quoi ?
  • Côté enseignes, les irritants majeurs sont logistiques et économiques :

  • Gestion des flux retour : stocker, trier, consolider les emballages vides en magasin ou en drive demande de la place, des bacs, des procédures.
  • Lavage et remise en circulation : internaliser ou externaliser ? Investir dans une station de lavage mutualisée ? Passer par une startup spécialisée ?
  • Standardisation des formats : sans harmonisation des contenants entre marques et enseignes, les volumes restent trop faibles pour que l’économie du réemploi devienne compétitive.
  • Les pilotes réussis ont un point commun : ils traitent le réemploi comme une filière complète et non comme un simple ajout au rayon. Certaines enseignes de GMS ont ainsi développé, avec des partenaires, des écosystèmes régionaux de lavage et de redistribution, en mutualisant les emballages entre industriels et distributeurs. Les gains se mesurent alors en tonnes d’emballages évités, mais aussi en réduction des coûts de gestion des déchets et en différenciation marketing.

    Vrac : promesse écologique, réalité opérationnelle

    Le vrac, lui, coche de nombreuses cases : réduction d’emballages, adaptation des quantités aux besoins réels, amélioration du prix au kilo sur certains produits. Mais dès que l’on dépasse le rayon amandes/noix du magasin bio, les complexités s’accumulent.

    Les enseignes qui réussissent à stabiliser un rayon vrac performant travaillent sur trois dimensions très opérationnelles :

  • Le choix de l’assortiment : se limiter à des catégories adaptées (épicerie sèche, produits d’hygiène non sensibles, quelques liquides) et éviter les produits à forte contrainte allergène ou hygiène quand les process ne sont pas encore robustes.
  • La standardisation des équipements : silos gravitaires, bacs, balances connectées, étiquetage automatique. Plus le dispositif est homogène, plus la formation des équipes et la maintenance sont simplifiées.
  • Le merchandising et la pédagogie client : signalétique claire, mode d’emploi ultra visuel, rappel du bénéfice prix/écologie, mise à disposition de contenants réutilisables bien positionnés.
  • Un point souvent sous-estimé : le temps magasin. Remplir les silos, gérer les ruptures, nettoyer régulièrement, contrôler les DLUO, gérer les fiches allergènes… Tout cela consomme des heures de travail. Certaines enseignes ont dû revoir à la baisse l’ampleur de leurs rayons vrac après avoir constaté une dérive des coûts de main-d’œuvre par rapport au chiffre d’affaires généré.

    C’est aussi pour cela qu’on voit émerger des solutions de vrac « assisté » : meubles clés en main avec maintenance et remplissage assurés par un prestataire, silos connectés pour suivre les niveaux, ou encore vrac « pré-dosé » dans des contenants réutilisables standardisés. Moins pur sur le plan idéologique, mais plus robuste industriellement.

    Consigne : du geste historique au parcours omnicanal

    La consigne n’est pas nouvelle dans le paysage français, mais elle revient avec une ampleur inédite et des formats modernisés. On ne parle plus seulement de bouteilles de verre rapportées en magasin, mais de :

  • Consigne sur les emballages réemployables (bouteilles, bocaux, boîtes repas).
  • Consigne sur les caisses de livraison (e-commerce, drive, livraison à domicile).
  • Consigne digitale, intégrée dans une app ou un compte client, avec restitution différée.
  • Pour les enseignes, la consigne ouvre des opportunités de fidélisation intéressantes : un client qui doit rapporter son contenant consigné a une raison objective de revenir en magasin ou d’ouvrir à nouveau l’application. Mais elle nécessite une gestion fine :

  • Paramétrage précis des montants (trop faible : le client ne joue pas le jeu, trop élevé : frein à l’achat).
  • Intégration dans les systèmes de caisse et les outils back-office (gestion des avoirs, suivi des retours, lutte contre la fraude).
  • Adaptation à l’omnicanal : comment gérer un emballage consigné livré à domicile puis rapporté en magasin ou récupéré par un livreur ?
  • Les expériences les plus avancées combinent consigne et digital. Certaines enseignes urbaines, par exemple, proposent des consignes associées à un QR code : l’emballage est scanné à l’aller comme au retour, la consigne est automatiquement gérée sur le compte client. Cela simplifie la traçabilité, limite les manipulations caisse et ouvre la voie à des programmes de fidélité « circulaires » (bonus pour les taux de retour élevés, par exemple).

    Un impact profond sur la supply chain et le back-office

    Réemploi, vrac, consigne ont un point commun : ils cassent la linéarité classique de la supply chain. Pour le distributeur, il ne s’agit plus seulement de faire arriver des produits emballés jusqu’en rayon, mais aussi de gérer des flux retour, des contenants vides et des opérations de lavage ou de reconditionnement.

    Les principaux chantiers observés sur le terrain sont :

  • Adaptation des plateformes logistiques : création de zones dédiées aux retours, aux bacs réemployables, aux emballages vides, avec des process et des indicateurs spécifiques.
  • Traçabilité renforcée : besoin de savoir combien de fois un contenant a été utilisé, où il se trouve, quel est son état, s’il est apte à un nouveau cycle.
  • Collaboration amont-aval : industriels, logisticiens et distributeurs sont obligés de travailler ensemble sur des standards (formats de bacs, codes-barres/QR codes, règles de lavage).
  • Plusieurs enseignes testent aujourd’hui des « boucles locales » : des emballages réemployables qui ne circulent qu’à l’échelle d’une région ou d’un bassin de vie, lavés dans une unité mutualisée. Cela réduit les kilomètres parcourus et facilite le pilotage, mais impose une coordination fine des plannings et des volumes entre acteurs.

    Impacts magasin : organisation, formation et culture client

    En point de vente, ces nouveaux usages transforment le quotidien des équipes. Les directeurs de magasin mettent en avant plusieurs points clés :

  • Formation pratique, pas théorique : comment remplir un silo, comment gérer une fuite, quels réflexes en cas de suspicion de non-conformité, comment expliquer simplement le dispositif aux clients.
  • Organisation des espaces : où stocker les contenants vides, où positionner les zones de retour, comment éviter les croisements de flux avec les zones clients.
  • Management du temps : intégrer les nouvelles tâches (nettoyage, contrôles, suivi des retours) dans les plannings et les standards d’ouverture/fermeture.
  • Sur le plan relation client, ces dispositifs sont aussi une opportunité. Un chef de rayon vrac témoigne : « Quand on prend le temps d’expliquer, les clients s’approprient vite le rayon. Mais il faut être présent, surtout au début. Sans accompagnement, on cumule les erreurs de pesée, les fuites, les insatisfactions. »

    Les enseignes qui réussissent à embarquer leurs équipes dans la durée positionnent ces initiatives comme un projet de magasin, pas comme une injonction siège. Objectifs clairs, suivi d’indicateurs simples (taux d’utilisation, retours, casse, satisfaction), valorisation des réussites locales : la dimension managériale est déterminante.

    Modèle économique : où se crée (ou se perd) la valeur ?

    La question taboue est souvent celle-ci : « Est-ce que ça gagne de l’argent ? ». La réponse, à ce stade, est nuancée. Beaucoup de projets sont encore en phase d’investissement et d’apprentissage, mais quelques enseignements se dégagent :

  • Les économies d’emballage ne sont pas toujours visibles immédiatement, car elles sont compensées par des coûts de logistique retour, de lavage et de main-d’œuvre.
  • La standardisation est la clé de la baisse des coûts : plus les formats et les process sont homogènes, plus on peut optimiser le remplissage, le lavage, le transport.
  • La valeur se joue aussi sur l’image et la différenciation : attractivité du magasin, préférence de marque, capacité à répondre aux appels d’offres BtoB intégrant des critères RSE.
  • Pour objectiver le débat, certaines enseignes construisent des business cases très détaillés par format de magasin, en intégrant :

  • Le coût complet par cycle d’un contenant (achat, logistique, lavage, casse, perte, amortissement).
  • Les gains en déchets évités (et potentiellement en TGAP ou en coûts de traitement).
  • L’impact sur le panier moyen, la fréquence de visite et la fidélité client.
  • Les premiers retours montrent que le ROI ne vient pas uniquement de la réduction de coûts, mais souvent de la capacité à vendre différemment (offres familles en vrac, abonnements, programmes de fidélité « zéro déchet », partenariats avec des collectivités ou des entreprises pour des flux BtoB).

    Bonnes pratiques pour passer du test à la vitesse de croisière

    Les enseignes qui avancent le plus vite sur ces sujets ont quelques réflexes communs, qui relèvent plus de la méthode que de la technologie :

  • Commencer par clarifier les objectifs : image, conformité réglementaire, différenciation, gain économique, fidélisation… Tous ne se travaillent pas avec les mêmes priorités.
  • Choisir quelques catégories prioritaires, plutôt que de vouloir tout transformer d’un coup : mieux vaut un rayon vrac ou un système de consigne robuste et lisible que dix initiatives dispersées et peu lisibles.
  • Co-construire avec les équipes terrain : associer des chefs de rayon, directeurs de magasin, responsables logistiques dès la conception, pour anticiper les irritants opérationnels.
  • Standardiser au maximum : formats de contenants, signalétique, équipements, process magasin. Ce n’est pas un sujet qui se gère « boutique par boutique » indéfiniment.
  • Mesurer et ajuster : suivre quelques KPI simples (taux de retour, taux de casse, heures magasin consommées, satisfaction client, volumes d’emballages évités) et adapter l’assortiment, les prix et les process en conséquence.
  • Enfin, un point clé est la narration. Les clients veulent comprendre ce qu’ils gagnent, l’enseigne veut pouvoir raconter ce qu’elle change réellement. Afficher le nombre de tonnes d’emballages évités, mettre en avant les partenaires locaux de lavage, expliquer le cycle de vie d’un bocal réemployé dix fois : tout cela donne du sens à l’effort demandé au client.

    Entre contraintes réglementaires, arbitrages économiques et attentes sociétales, réemploi, vrac et consigne ne sont plus des « projets RSE » périphériques. Ils redessinent en profondeur le métier de distributeur. Ceux qui réussiront à les intégrer dans leur modèle, sans sacrifier la simplicité client ni la performance opérationnelle, auront une longueur d’avance dans un paysage où la durabilité devient un critère central de compétitivité.

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