Site icon

Comment les enseignes de grande distribution réinventent leurs modèles face à l’inflation pour préserver volumes et marges

Comment les enseignes de grande distribution réinventent leurs modèles face à l’inflation pour préserver volumes et marges

Comment les enseignes de grande distribution réinventent leurs modèles face à l’inflation pour préserver volumes et marges

Inflation alimentaire à plus de 10 % sur certains produits, pouvoir d’achat sous pression, arbitrages de consommation en faveur du hard-discount et des marques de distributeur… Depuis deux ans, les enseignes de grande distribution jouent une partie serrée : comment préserver les volumes sans sacrifier les marges, dans un contexte où chaque centime compte pour le client comme pour l’enseigne ?

Derrière les campagnes “anti-inflation” et les chariots “pouvoir d’achat”, c’est en réalité tout le modèle de la grande distribution qui est en train d’être revisité : construction de l’offre, négociations industrielles, pricing, supply chain, organisation magasin… Tour d’horizon des principaux leviers activés sur le terrain.

Inflation : un changement de règle du jeu durable

Longtemps, la grande distribution a évolué dans un environnement de prix relativement stables, où la bataille se jouait sur la part de marché, l’attractivité des magasins et l’optimisation des coûts. Avec l’inflation, tout a basculé :

Résultat : les modèles économiques construits sur un équilibre relativement stable entre marques nationales, MDD et promotions ne tiennent plus tout à fait. Les enseignes n’ont plus le choix : elles doivent réinventer leur façon d’acheter, de vendre, de s’organiser, pour retrouver des marges de manœuvre.

Nouvelles relations avec les industriels : fermeté, sélectivité et opportunisme

Premier chantier : la relation fournisseurs. L’inflation a rebattu les cartes des négociations annuelles.

Concrètement, les enseignes ont renforcé trois dimensions :

Parallèlement, les durées de contrat tendent à se raccourcir sur certaines catégories très volatiles (fruits et légumes, produits céréaliers, huiles), pour mieux coller à la réalité des marchés. Les directions achats travaillent de plus en plus en mode “scénarios” : et si l’énergie repart à la hausse ? Et si le fret baisse ? L’objectif : ne plus subir les hausses, mais en reprendre le contrôle dans le temps.

MDD, premiers prix et recentrage de l’offre : la “recomposition silencieuse” des rayons

Face à une clientèle qui cherche des prix bas dès le premier niveau de gamme, les enseignes ont accéléré la recomposition de leur offre. Trois mouvements se combinent.

1. Montée en puissance massive des MDD

Les marques de distributeur étaient déjà un pilier des enseignes. Avec l’inflation, elles deviennent le cœur de la stratégie prix/marge :

Pour les enseignes, l’intérêt est double : une meilleure maîtrise des prix de vente publics, et des marges plus pilotables que sur les grandes marques.

2. Retour en grâce des premiers prix

Les gammes “éco” ou “entrée de gamme” ont été remises au centre du jeu. Elles répondent à une partie croissante des clients qui arbitrent désormais à l’intérieur même de leur panier, produit par produit. Sur ces références, le positionnement est clair : prix plancher et coûts maîtrisés. Cela implique :

3. Simplification et optimisation des assortiments

La période d’inflation accélère une tendance de fond : la chasse aux doublons et aux “faux contributeurs à la marge”. De nombreuses enseignes passent au crible :

Résultat : certains rayons perdent jusqu’à 15 à 20 % de références, au profit de gammes plus lisibles, plus tournées vers les MDD et les bons prix. Pour le client, l’enjeu est d’éviter l’effet “rayon vide” et de conserver un choix perçu comme suffisant. Pour l’enseigne, c’est une mécanique directe de regain de marge.

Prix et promotions : vers des stratégies plus lisibles et plus pilotées

Historiquement, la distribution française a beaucoup joué sur les promotions massives (le fameux “3 pour 2”) pour attirer le client. Avec l’inflation, ce modèle montre ses limites : le client veut des prix bas au quotidien, pas seulement sur quelques produits stars.

Les enseignes réinterrogent en profondeur leur stratégie prix.

Basculer d’une logique “hyper-promo” à un quotidien plus compétitif

On observe une montée en puissance des approches de type “EDLP” (Everyday Low Price) sur certaines catégories clés du panier. Cela se traduit par :

Ce recentrage permet de lisser les marges dans le temps et de réduire les coûts liés à la mise en place de promotions très complexes (logistique, PLV, surstocks).

Repenser les mécaniques promotionnelles

Pour autant, les promotions n’ont pas disparu. Mais elles se transforment :

Certains distributeurs testent aussi des approches plus fines : par exemple, limiter le taux de remise sur les produits déjà très inflationnistes pour ne pas dégrader la marge, tout en concentrant les efforts sur des “produits repères” prix très visibles par les clients.

Magasins, formats et parcours : la “discountisation” assumée

Autre évolution majeure : la façon de mettre en scène l’offre et le prix en magasin. Sous la pression du hard-discount et des clients “chasseurs de bonnes affaires”, de nombreux hypers et supers adoptent les codes du discount, tout en préservant leur ADN.

Des discours prix beaucoup plus visibles

Visuellement, certains magasins n’ont plus grand-chose à voir avec ceux d’il y a cinq ans : palettes au sol sur des catégories de basiques, gondoles plus basses pour une meilleure lisibilité, mise en scène des “bons prix” comme des “héros” du magasin.

Des formats plus adaptés aux arbitrages de consommation

L’inflation accélère également la redéfinition des formats :

Le fil conducteur : faire du magasin un outil visible de défense du pouvoir d’achat, tout en conservant suffisamment de valeur pour ne pas basculer dans un modèle uniquement low-cost.

Supply chain et coûts opérationnels : la chasse au gaspillage (de temps, de kilomètres, de kilowatts)

Préserver les marges ne peut pas reposer uniquement sur l’offre et les prix. Les coûts opérationnels – entrepôts, transport, énergie, process magasin – sont devenus des chantiers stratégiques.

Optimisation logistique à tous les étages

Énergie : un poste devenu stratégique

Les hausses de coûts énergétiques ont obligé les enseignes à revoir leur copie :

Ici, l’inflation agit comme un catalyseur : des projets d’efficacité énergétique parfois repoussés deviennent soudainement rentables beaucoup plus vite.

Data, digital et nouveaux services : créer de la valeur au-delà du prix

Quand les marges sont sous pression, la question se pose : où trouver de nouvelles poches de valeur ? Une partie de la réponse se joue côté digital et services.

Monétisation de l’audience et retail media

Avec des millions de passages en caisse et de visites sur leurs sites et applis, les enseignes disposent d’un actif précieux : l’attention des clients. Dans un contexte de marges produits grignotées, le retail media (vente d’espaces publicitaires sur les plateformes e-commerce, ciblage d’offres via la data de fidélité, opérations cofinancées avec les marques) devient un levier de plus en plus structurant.

L’intérêt : générer des revenus additionnels tout en finançant une partie des actions prix ou promo affichées au client.

Services additionnels pour fidéliser et mieux monétiser la relation

Plusieurs enseignes développent ou renforcent des offres de services :

L’objectif est double : mieux connaître les clients grâce à la data, et créer de la valeur au-delà de la marge purement alimentaire, tout en gardant un discours centré sur le pouvoir d’achat.

Management et terrain : redonner de la marge de manœuvre aux équipes magasins

Les transformations évoquées ne produisent d’effet que si elles sont bien portées sur le terrain. Or, dans un contexte de tension sur les salaires et de difficultés de recrutement, les équipes magasins sont plus que jamais sous pression.

On observe plusieurs évolutions dans le management opérationnel :

Beaucoup d’enseignes ont compris que la capacité à expliquer les décisions économiques aux collaborateurs – pourquoi telle référence disparaît, pourquoi tel rayon change d’implantation – conditionne l’adhésion et la qualité d’exécution.

Sur le front RH, certaines enseignes misent aussi sur :

L’enjeu est clair : dans une période où chaque process est optimisé, la compétence et l’engagement des équipes deviennent des leviers aussi puissants que les algorithmes de pricing.

Une transformation contrainte… mais riche en opportunités

Pressées par l’inflation, les enseignes de grande distribution n’avaient pas le luxe d’attendre. En deux ans, elles ont engagé une refonte en profondeur de leurs modèles :

Cette transformation n’est pas sans risques : banalisation de l’offre si tout le monde se focalise sur le bas prix, fragilisation de certains industriels, tensions sociales possibles si les gains de productivité ne sont pas partagés.

Mais elle ouvre aussi un champ d’opportunités : réinventer la promesse client autour du “bien consommer au juste prix”, valoriser des chaînes d’approvisionnement plus locales et plus sobres, ou encore utiliser la data non pas seulement pour pousser des promos, mais pour aider les ménages à mieux maîtriser leur budget.

Une chose est sûre : l’inflation a agi comme un puissant révélateur. Les enseignes qui s’en sortiront le mieux seront celles qui auront su transformer cette contrainte en accélérateur de modernisation, en gardant un cap simple : protéger le pouvoir d’achat du client, sans perdre de vue la réalité économique de leurs propres modèles.

Quitter la version mobile